Urgence planétaire: Sortir de l’économie linéaire

Catégorie > Finance

Date

Le lundi 7 juin 2021

Emplacement

Montréal, Canada

Auteur

Daniel Normandin

Éditrice

Fatou Alhya Diagne

Éditrice en chef

Tamy Emma Pepin

Biologiste de formation, je travaille sur les questions environnementales et de développement durable depuis 35 ans. Dès mon jeune âge, fasciné et influencé, entre autres, par les documentaires de l’explorateur Jacques-Yves Cousteau, je savais déjà que je dédirais ma carrière à la préservation et à la protection de la nature.

De fil en aiguille, ma carrière universitaire m’a emmenée à passer de la recherche et au développement de technologies environnementales, à l’analyse du cycle de vie, puis à l’économie circulaire. Aussi, c’est en tombant, par hasard, en 2013, sur des rapports de la Fondation Ellen McArthur que j’ai entrevu tout le potentiel qu’offrait l’économie circulaire. Après une recherche exhaustive sur le WEB concluant que ce nouveau modèle de production-consommation était totalement absent des radars en Amérique du Nord, j’ai entrepris de lancer sur le Campus de l’Université de Montréal, une première unité de recherche qui lui était dédiée, l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (IEDDEC).

Ainsi, de 2014 à 2019, l’Institut EDDEC a largement contribué à faire avancer les connaissances sur l’économie circulaire et à faire connaître ce modèle économique auprès des entreprises, des gouvernements et de la société civile en général. L’IEDDEC étant arrivé au terme de son mandat de cinq ans à la fin de 2019, j’ai entrepris, en 2020, de poursuivre sa mission en lançant une nouvelle unité de recherche, le Centre d’études et de recherches intersectorielles en économie circulaire (CERIEC), à l’École de technologie supérieure.

Figure 1, Économie linéaire - © Institut EDDEC, 2018. En collaboration avec RECYC-QUÉBEC
Mais qu’est-ce que l’économie circulaire?
Les origines du concept d’économie circulaire sont assez floues, mais disons qu’elles remontent à 1966 où l’idée de flux circulaires pour les ressources et l’énergie a été évoquée pour la première fois dans un ouvrage de l’économiste américain Kenneth E. Boulding. Ceci dit, ce n’est qu’en 2010 que le concept moderne actuel de l’économie circulaire a gagné du terrain, principalement dû aux efforts de la Fondation britannique Ellen McArthur évoquée plus haut.
L’économie circulaire tire ses origines de la nature où la notion de déchet n’existe pas et où les êtres vivants évoluent à l’intérieur d’écosystèmes en perpétuel équilibre.
Il n’y a pas encore de définition consensuelle de l’économie circulaire, mais au Québec, elle est définit comme « un système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation des ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service, dans une logique circulaire, tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités. » 1
Posé plus simplement, l’économie circulaire vise à optimiser l’usage des ressources déjà présentes dans l’économie afin de réduire le recours aux ressources primaires vierges, tout en minimisant la production de déchets tout au long du cycle de vie des produits. L’enjeu est de taille : sur les 100 milliards de tonnes de matières qui entrent annuellement dans l’économie mondiale, seuls 8,6% des matières sont bouclés, le reste est constitué de ressources vierges.
Au Québec, comme pour beaucoup de nations industrialisées, ce pourcentage n’est que de 3,5%. La barre est donc très haute, mais les opportunités sont nombreuses.
Figure 2, économie circulaire - © Institut EDDEC, 2018. En collaboration avec RECYC-QUÉBEC
Pour relever le défi, l’économie circulaire offre des solutions, mais quelles sont-elles? Comme l’illustre la figure 2, l’économie circulaire repose sur une douzaine de stratégies et de modèles d’affaires qui sont regroupés en familles. La première famille de stratégies vise à repenser le produit avant même qu’il n’atteigne le marché. Il s’agit ici de revoir sa conception pour qu’il utilise le moins de ressources possible dans sa composition, tout en remplissant les mêmes fonctions. Il s’agit également de rendre le produit plus durable, réparable et s’assurer que ses composantes soient facilement réutilisables ou recyclables en fin de vie.
Une fois le produit sur le marché, il faut en préserver et en optimiser la valeur, de même que celle de ses composantes, le plus longtemps possible. Pour ce faire, la première famille de stratégies vise l’intensification de l’usage. Il faut savoir qu’environ 80 % des objets que nous possédons sont utilisés moins d’une fois par mois (source).
Par exemple, si vous avez besoin d’une perceuse pour effectuer un bricolage et que, plutôt que de l’emprunter à votre voisin, vous passez l’acheter à la quincaillerie, ce sont des tonnes de ressources qui auront été extraites pour fabriquer cette perceuse additionnelle qui sera, à son tour, sous-utilisée. Pour contrer ce phénomène, on compte sur l’économie collaborative ou de partage, de même que sur la location court terme. Ces stratégies visent le partage de l’usage d’un bien entre plusieurs utilisateurs. Il existe aujourd’hui des milliers de plateformes qui facilitent le partage d’à peu près tout, de l’appartement, aux vêtements, en passant par les outils et les petits électroménagers. Ces plateformes peuvent être à but lucratif ou non lucratif, comme la bibliothèque d’outils La remise un organisme québécois, le premier du genre à offrir un partage d’outils à l’échelle d’un quartier.
Une fois l’utilisation des produits intensifiée, il faut en assurer l’allongement de la durée d’usage. Cela passe par l’entretien et la réparation, mais également par le don et la revente, de même que le reconditionnement des produits. En ce qui touche la réparation, pour contrer la vague du « non réparable» , certains pays, dont la France, passent des lois qui obligent les fabricants à indiquer un « indice de réparabilité » sur leurs produits. Le Québec est d’ailleurs à étudier cette possibilité, suite à une consultation de l’Office de la protection du consommateur sur le sujet.
Finalement, ce n’est qu’après avoir intensifié et allongé la durée d’usage des produits qu’intervient la dernière famille de stratégies, que tout citoyen connaît, et qui comporte, entre autres, le recyclage et le compostage.
Il existe toutefois un modèle d’affaires que l’on appelle « économie de fonctionnalité » et qui risque de s’imposer peu à peu dans la transition vers l’économie circulaire. Selon ce modèle, le manufacturier demeure propriétaire de son produit et en vend l’usage. Ainsi, pour être rentable, le manufacturier a tout intérêt à ce que son produit soit durable, réparable et dont les composantes soient réutilisables et recyclables.
Aussi, en conservant son « capital matière » le manufacturier s’affranchit, du moins en partie, du recours aux ressources primaires et dont le coût finira inévitablement par augmenter. Il existe quelques entreprises qui utilisent ou explorent ce modèle; parmi elles, mentionnons Xerox, Michelin, ou alors Groupe SEB, mais aussi de petites entreprises comme Mud Jeans aux Pays-Bas.
Lorsqu’on évoque la transition vers une économie circulaire, si l’on se fie aux pays leaders que sont certains pays européens, comme la France, les Pays-Bas et certains pays scandinaves, cette transition doit être guidée par une feuille de route pilotée par les plus hautes instances du territoire et appuyée par une législation appropriée.
Les barrières à l’économie circulaire sont nombreuses. Le sillon creusé par l’économie linéaire, en place depuis les tous débuts de l’ère industrielle il y a environ 150 ans, est très profond et il n’est pas facile d’en sortir.
En Amérique du Nord, on peut affirmer sans complexe que le Québec est en avance sur la transition, mais le reste du Canada s’y attaque depuis les deux dernières années. Chose certaine, il s’agit sans doute du plus important projet de société à mener, en parallèle à la lutte aux changements climatiques. Pour y parvenir, tous les acteurs de la société sont invités à y participer.
Avec la mise en œuvre de son écosystème de « living labs » sectoriel, appuyé financièrement par Desjardins, le CERIEC entend jouer un rôle important. Ainsi, huit à neuf labs seront mis sur pied au fil des cinq années à venir. Chaque lab aura pour objectif de mobiliser les principaux acteurs d’une chaine de valeur donnée et chercheurs de diverses disciplines afin d’identifier les blocages à la circularité des ressources de cette chaine de valeur spécifique et de co-construire les solutions visant à en accroitre cette circularité. Le premier lab à voir le jour concerne le secteur de la construction. Ce n’est pas un hasard puisqu’il s’agit du secteur qui consomme le plus de ressources et qui produit le plus de déchets, tous secteurs confondus. Mais un second lab, cette fois sur les plastiques, est également en chantier.
Ceci dit, la circularité de l’économie n’est pas la seule responsabilité des entreprises et des gouvernements. Les citoyens-consommateurs ont un rôle crucial à jouer, puisque ce sont eux, en bout de piste, qui décident du sort des produits en fin de cycle; à savoir s’ils prendront le chemin du site d’enfouissement ou s’ils réintègreront l’économie pour un nouveau cycle. Ainsi, chacun de nous doit mettre l’épaule à la roue! Soyons des agents du changement!

Daniel Normandin

Daniel Normandin est le Directeur du Centre d’études et de recherche intersectorielles en économie circulaire (CÉRIÉC), de l’École de technologie supérieure (ÉTS). Expert en économie circulaire et spécialiste dans le montage d’unités de recherche à interface industrielle, il est titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (MBA) de HEC Montréal et d’une maîtrise ès sciences en sciences biologiques (biotechnologies environnementales) de l’Université Laval.